Il faut lire les Misérables parce que c’est comme ça.
Il faut lire les Misérables parce que c’est comme ça.
Peut-être dois-je développer un peu plus.
- Parce qu’une oeuvre qui se lit à la fois comme le polar le mieux ficelé, comme une encyclopédie, comme un manifeste pour la possibilité des cris, comme un poème avec ses infinis, y’en n’a pas 15000.
- Parce que depuis la mort de Sempé il faut se tourner vers d’autres maîtres à voir.
- Parce qu’il faut déboulonner Cosette, l’arracher à cette postérité usurpée et aller à la rencontre de personnages autrement plus intéressants, hétérogènes, fragmentés, nobles. Cosette est un personnage qui n’existe pas.
- Parce qu’à la fin du chapitre VI du livre 14 « L’agonie de la mort après l’agonie de la vie », est sertie en une phrase ce que je tiens pour la plus belle et la plus digne déclaration d’amour de la littérature française. Une seule phrase qui dans sa radicalité du saphir et du brame rachète tout une vie de caniveau.
- Parce que le Père Hugo manie comme personne l’art des focalisations (ah ah on l’a démasqué le prof ! ), à tel point que les personnages sortent du roman et viennent nous dire bonjour.
- Parce qu’aucun film n’a jamais pu rendre la sublime laideur des Thénardier. Hideux attelage proto-punk dont l’amphibologie colérique énonce les vérités anarchistes qui annoncent Proudhon et Bakhounine. Parce que les Thénardier c’est le rouage des crépuscules et des pissotières, c’est l’eschare purulent qui fait se mouvoir l’oeuvre entière, point de jonction des différentes intrigues, carrefour où se rencontrent tous les lumineux protagonistes. Parce que les Thénardier c’est le fumier, le charnier de la morale sur lequel a poussé leur sublime descendance : Eponine et Gavroche.
- Parce qu’il faut rencontrer Gavroche et son rire inquiétant, goulu, son rire énorme qui engloutit le soleil, comme le dialecte napolitain, comme Gargantua, comme Shakespeare. Soleil rendu sur les barricades de 1848 dans son dernier chant expiré. Rimbaud a du s’inspirer de Gavroche pour écrire une Saison en Enfer et James Dean pour son déhanché insolent.
- Parce que Javert n’est pas méchant, parce que Jean Valjean est de trop dans sa sainteté. Il n’y en a pas un qui est dans le vrai et l’autre dans le faux, ce sont deux modalités du vrai qui se sont affrontées sur plusieurs décennies. L’un est dans la Charité, l’autre dans la Loi, les deux dans la droiture absolue.
- Parce que, et ça pourrait être l’unique raison, il faut rencontrer Eponine qu’Hugo lui-même considérait comme sa plus belle réussite. Eponine, divine Eponine, la fille du silence, la glaire des aubes, les jambes écartées dans un recoin des Halles, une tulipe aux ongles incarnés, l’abnégation imparfaite qui l’a rendue plus ou alors juste un peu moins que sainte. Eponine c’est le sublime né du grotesque, l’objectivation de l’esthétique hugolienne. Eponine c’est tout le drame romantique où le laid et le beau ont besoin l’un de l’autre. Eponine c’est la Fleur du Mal. Son éclat est à la mesure de la putréfaction congénitale de ses parents, les Thénardier. Parce qu’Eponine m’a fait pleurer parce qu’Eponine c’est la seule amoureuse du roman. Et la plus belle de toutes, « l’absente de tout bouquet ».
Il faut lire Les Misérables, parce que le plus beau papillon que vous ne verrez jamais est celui qui vole dans la mitraille des barricades, au milieu de la fumée des canons et des râles des agonisants. Il n’a rien à faire là ce papillon mais il est là. Une anomalie, un délire du romancier… ? Peut-être juste la preuve qu’au milieu de la mort, du carnage et des ventres éclatés la vie continue. Personne n’a vu ce papillon et le papillon n’a rien vu de tout ça. Hugo nous l’a offert à nous lecteurs: il faut lire Les Misérables parce que c’est une main tendue.